samedi 9 avril 2016

Sortie du numéro 8 des Cahiers européens de l'imaginaire

Steppes d’asphalte, une nouvelle à lire sur Tchernobyl et les bêtes -humaines ou non- qui y rodent dans cette revue transversale éditée par le CNRS.

Mais aussi : Cartographie des rues mondiales de Batman aux occupations politiques, en passant par la sociologie des sans-abris, l'urbain vu par Pasolini, du street-art aux argots. Articles, fictions, BD, photographies, la rue en long en large et surtout en travers.



Steppes d’asphalte (extrait)

Le long de bandes de terre retournées la piste des sangliers cloisonnait la forêt ce matin. Les pièges étaient vides, le vent avait chassé les feuilles qui les dissimulaient. Chaque printemps on repassait aux fusils et cette année, j’aurais enfin le droit d’y toucher. Léo fait la gueule parce qu’il va devoir attendre encore une saison avant de pouvoir tirer. J’essaie de ramasser quelques fruits mais le jacassement des pies devient insupportable. Je cherche une pierre à leur lancer mais je ne trouve que des débris de verre. Un lampadaire avait servi de gratte-dos à un ours, la dernière fois c’était un abribus, à croire que cette forêt qui recouvrait tout n’était pas assez grande. Je continue avant l’arrivée des étrangers. Une fois le soleil haut, leurs autocars encercleront la ville, s’appropriant les rues en lâchant leurs troupeaux de casquettes-caméras. Et les vieux avaient une règle simple : personne ne bouge, pas avant que les bus résonnent au loin sur la nationale. Mais d’autres visiteurs, plus dangereux, ne faisaient pas de bruit. Une jeep était garée devant l’ancien hôpital. Les militaires ne se contentaient pas de voler gibier et récoltes, on comptait plusieurs familles enlevées ou tuées. Un soldat discutait avec Léo, je reconnus sa voix avant de l’apercevoir. Je m’approche, camouflée par la masse de buissons et d’arbres qui avaient poussé au milieu de la rue. Le militaire lui tend une cigarette, Léo hésite. Gêné, il évite de regarder son interlocuteur et ses yeux glissent sur moi, l’habitude de nos parties de chasse lui révèle ma cachette. Il ne dit rien, attrape la cigarette et la met à la bouche. Il propose son briquet à Léo qui essaye de fumer à la manière des soldats russes, en tenant sa cigarette comme un stylo. L’homme ricane. Je le reconnais : Vadim, un trafiquant qui rend des services jusqu’à ce qu’il ait besoin de vous et là, vous regrettez de ne pas avoir vendu votre âme au diable. Vadim sourit, le traite de puceau avant de sortir son arme et de faire claquer le canon en un aller-retour violent. Pour la première fois, je vis le visage de Léonid sans son sourire idiot. Vas-y petit. Crosse pointée sur lui il transpire, vieillit. Il a encore sa cigarette à la main mais ses yeux tiennent déjà le pistolet. Vadim donne un coup de pied dans le pneu de la jeep Prends-le. Il ne riait plus, prouve que tu es un homme et on pourra faire affaire. Fasciné, Léo attrape l’arme. Elle était lourde, il faillit la laisser tomber. Vadim dit qu’il fallait choisir une bonne cible pour une première fois. Pour ne plus être devstvennitsa. Il désigne une souche d’arbre juste à côté de moi. Je ne bouge pas et ne fais aucun bruit, impossible qu’il m’ait vue. Pourtant, j’ai l’impression que cette cible n’était pas choisie au hasard. 
...




jeudi 3 mars 2016

I Shot Bob Marley, but I didn't shot intentionally. Oh no oh !

Invité par Lili M du blog littéraire Le bruit des livres à l'occasion d'une chronique spéciale sur l'un de mes coups de coeurs du moment, j'ai choisi le très mystérieux I Shot Bob Marley, but I didn't shot intentionally. Oh no oh ! de Mathieu Mantra aux éditions La Dernière Marche (avant !), 2011. Petit extrait.



Comme pour la course et la marche à pied, les rues et les places de nos villes tremblent au rythme des vide-greniers et brocantes de toutes tailles. Pas un village qui n’organise pas sa bringue un dimanche d’été attirant les touristes de saison. Malgré une volonté toute romantique d’échapper aux hobbies de monsieur tout le monde me voici donc au fin fond de l’Ardèche, au milieu d’une sympathique décharge rangée et étiquetée à l’affut de choses intéressantes. Quand, hésitant entre acheter un beignet et aller voir les chatons dans leur boite en carton que tient un quinquagénaire à l’air vicieux, mon œil glisse sur une couverture jaune pétante surmontant une photo de Bob Marley tenant un ballon de football. Tu es sûr, encore un livre, me souffle ma conscience de trentenaire. Pourtant. Presque une phrase, ce titre chantant –qui plagie la chanson du reggaeman– m’attire. Je dépense allègrement mes deux euros pour le bouquin pas trop abimé, quelques pages cornées en guise de marque-page, le dos un peu cassé, mais ça le fait. Content de ma trouvaille, je feuillette debout au milieu du champ où se trouvent les stands : « Paris, le 27 mai 1981, les sirènes de police impriment au gyrophare une carte bleue de la capitale. Craignant émeutes et pillages les flics faisaient des heures supplémentaires et agissaient comme si l’élection du 10 était un coup d’état. Mitterrand avait pris ses fonctions semant la panique dans les rangs de la maréchaussée en nommant Gaston Defferre -qui avait exigé et obtenu du nouveau boss d’être- ministre de l’Intérieur. Personne ne les contrôlait plus, les syndicats et les grands flics négociaient, les commissaires fermaient les yeux sur les abus, les tabassages, les gardes à vue sans motif, les chefs de patrouilles priaient pour ne pas avoir à remplir le PV de la prochaine bavure, et les troufions appliquaient leur loi sur le terrain. 

Seul un abruti irait volontairement emmerder les forces de l’ordre dans ce chaos. Et plus d’une heure et demie après avoir laissé mon identité au bureau d’accueil, j’attendais toujours dans le hall du commissariat. Des familles, des jeunes, des policiers attendaient, s’annonçaient, passaient, mais je fus le seul à rester. Je retournais au bureau quand le préposé salua un homme qui sortait de l’ascenseur en l’appelant commissaire.  Je me jetais à sa suite et scandait mon histoire le plus vite possible avant que le planton ne s’approprie mon bras. Il entreprit de m’évacuer au plus vite tandis que le commissaire me répondait sans l’arrêter : jeune homme, en ce moment, les complots aussi nombreux que les infiltrés du KGB; et croyez-moi je prends surement le café avec eux tous les matins. »

De retour à la maison, je lus les 731 pages d’une traite. Entre polar et journal intime,  I Shot Bob Marley, but I didn't shot intentionally. Oh no oh ! se révèle composite et paranoïaque. L’auteur multiplie les notes, les inserts, les extraits de chansons ; des chapitres entiers sont des biographies de personnages, des citations apparaissent ici et là et tout ce métatexte nous donne à comprendre l’histoire. Au lecteur d’assembler les fragments pour reconstituer l’intrigue. Qui tient en ces quelques mots : l’assassin de Bob Marley cherche lui-même les commanditaires du meurtre. Sans le savoir, un jeune journaliste se retrouve complice d’une vaste conspiration visant à éliminer tous les patients d’un docteur allemand, dont le célèbre chanteur. 
Une histoire qui s’appuie –d’après l’éditeur, dans  son Avertissement– sur des faits réels, mais dont on a du mal à démêler le réel de la fiction. Après quelques recherches sur le net il semble que les personnages, les dates et les évènements appartiennent à cette première catégorie (je développe et j’ajoute des liens en bas de page).
Romain Hincker, 24 ans, vient d’entrer à la rédaction de Rock and folk après deux ans d’aller-retour, pour apporter ses textes et venir les chercher avec la même mention « refusé ». L’article qui lui vaut les honneurs de rencontrer le patron en avril 1977 est un essai sur le dérapage d’Éric Clapton durant un concert à Londres où il tient des propos racistes, quelque temps après avoir lancé la carrière d’un inconnu : Bob Marley. Un chanteur jamaïcain à qui il va emprunter la chanson « I Shot the Sheriff » (avec laquelle Clapton  parviendra à la première place du hit-parade 1974) qu’il popularisera en même temps que son auteur. L’article de Hincker est osé, documenté aussi la rédaction lui offre une chronique régulière.  Mai 77, Bob Marley arrive à Paris pour faire la promotion de son nouvel album Exodus. Parmi les vétérans, Romain se voit convié à accueillir la star du reggae, mieux il est désigné pour jouer dans le match organisé pour faire plaisir à Marley et ses musiciens. Il n’arrive pas à croire à la chance qu’il a. jusqu'au moment où durant cette mythique partie de foot, au pied de la tour Eiffel, le chanteur se voit contraint de repartir blessé. Un doigt de pied arraché, la lésion s’infecte dangereusement et Bob Marley refuse l’amputation qui pourrait lui sauver la vie. Atteint d’un cancer généralisé, le musicien se savait condamné, mais avait tout fait pour garder le secret et continuer ses concerts. Quelques mois plus tard, il annule sa tournée et part subir un traitement à Rottach-Egern en Bavière. Le docteur Josef Issels teste diverses méthodes alternatives et prolonge la vie du chanteur non sans souffrances. La star tente de revenir en Jamaïque, mais doit être placée en soins intensifs au Miami Cedars Sinaï Hospital où il décède le 11 mai 1981.
Après ce terrible match, Romain Hincker se voit remercié sans préavis. Sa carrière dans le magasine se termine là, mais la mort conjointe de l’icône jamaïcaine (après les séances chez le controversé Dr Issels) et l’assassinat de Salvatore Inzerillo, tous les deux âgés de 36 ans, l’interpelle. Salvatore, présenté comme un membre de la Cosa nostra, était à Paris au moment du passage de Marley et servait de chauffeurs aux journalistes. Un choc pour Romain. Tout lui revient : la proposition du rédacteur d’assister à cette rencontre alors que d’autres pigistes plus anciens furent écartés, l’aubaine que Salvatore ait ses chaussures de sport dans la voiture, les gars qu’il ne connaissait que depuis deux semaines qui sans relâche lui faisait des passes pour dribler et attaquer dans les jambes de Marley,…. Après quelques recherches, il apprend que ce même 11 mai 1981 paraîtMein Kampf gegen den Krebs. Erinnerungen eines Arztes (Ma lutte contre le cancer :Mémoires d'un médecin) du Dr Josef Issels aux éditions Bertelsmann sans mentions du chanteur, pourtant son plus célèbre patient. Le livre fait polémique dans les médias allemands car on accuse le docteur d’être un ancien nazi –en plus d’un charlatan. Un trop-plein de coïncidences qui décide le jeune homme à enquêter pour de bon. La paranoïa réaménage son nid, déjà bien douillet.

Lire la suite sur le blog Le bruit des livres (vous êtes à la moitié)

Romain est seul, il s’enlise dans une enquête qui n’a pas de sens. Son temps se répartit entre les archives, la bibliothèque nationale où il épluche les journaux du monde entier et les salles d’attente du consulat de Jamaïque. Épuisé, surmené par le travail et le trop-plein d’informations il n’arrive plus à se reposer. Il pense que son appartement a été visité, que certaines voitures se ressemblent trop pour être le fruit du hasard, que plusieurs personnes fréquentent la bibliothèque aux mêmes horaires que lui ou que certains de ses amis lui posent des questions ambiguës. Il n’ose plus en parler, se sépare de sa compagne pour un temps et improvise une vie d’agent secret –sans argent, sans panache, ni excitation. Seulement l’inconfort, la solitude et la peur.....

mardi 10 février 2015

Borges Projet



Depuis le 1er août, on trouve sur le site de Jean-Philippe Toussaint, une galaxie de nouvelles en hommage à Jorge Luis Borges.
Chaque histoire est une variation de L'Île des anamorphoses, nouvelle fantasmée par le narrateur de La Vérité sur Marie : « L’île des anamorphoses, cette nouvelle apocryphe de Borges, où l’écrivain qui invente la troisième personne en littérature finit, au terme d’un long processus de dépérissement solipsiste, déprimé et vaincu, par renoncer à son invention et se remet à écrire à la première personne.»  Une trentaine d'écrivains se sont lancés dans leur vision de ce qu'aurait pu être ce texte.

Chaque variation apparait dans la galaxie Borges sous un nom de code, cliquez pour découvrir, au hasard, les doubles de cette nouvelle invisible. Ou rendez-vous sur l'index plus bas.


mercredi 10 décembre 2014

Travail de nuit, décembre 2014 : L’histoire, tout le monde la connaît.

Travail de nuit

Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.



L’histoire, tout le monde la connaît.


L’histoire, tout le monde la connaît : journaux, tv, sites internet,… n’ont de cesse de raconter ce bouleversement au cœur de nos sociétés.
« Blablabla, en une seule génération, blablabla, un changement des habitudes non comparable. Blablabla… »
Dans cette partie du monde, je ne connais personne qui n’utilise pas au moins l’un des trois réseaux les plus connus. 
Avec une dizaine d’entreprises qui cumulent 150 millions d’utilisateurs, la liste de leurs initiales couvre une bonne partie de l’alphabet.
Les réseaux sociaux ont envahi nos vies et changé pas mal de nos habitudes. Ok.
Je crois que ce type de réflexion montre à quel point personne n’était prêt au moment de la sortie d’He@rter.
Nous, concepteurs n’étions pas prêts ; les utilisateurs n’étaient pas prêts. L’être humain ne sera jamais prêt pour une absurdité pareille.
Comme pour les tweets, que vous avez sous les yeux, les internautes équipés d’un bracelet He@rter envoient des he@rts.
Notez que le système est conçu de telle sorte que les he@rts s’envoient tous seuls, sans confirmation, selon les émotions de l’utilisateur.
Automatique, la publication non contrôlée restait le seul moyen pour que le réseau ne soit pas mort-né pour cause de pudeur ou timidité.
Calés sur le pouls, la transpiration ou l’horripilation de la peau, les he@rts se divisent en huit cents émotions et sous-émotions. 
Chaque notification dévoile vos sentiments avec plus de justesse que vos propres mots si vous tentiez de les décrire à cet instant.
L’algorithme est capable d’identifier et de relever n’importe quel état mental ou bouleversement hormonal avec une fiabilité de 99,4%.
Sans surprises, on pouvait y ajouter la géolocalisation, la proximité avec un autre utilisateur ou une phrase de moins de 140 caractères. 
Bien sûr, avant toute mise sur le marché, les sociétés font appel à un panel de bêta testeurs. 
Un groupe de cobayes, volontaires pour se pourrir la vie et être les premiers à ressentir le besoin de l’inutile.
Parmi ces individus se trouvait Olivia.

©Daniel Lamboley

  p                              
É    R                                   

@Andr0w : est M & E à Melbourne, 08:40 A.M. 09 Avr. 2026
U    S                                   
                                      S                                                                  
É                            

Chacun fait ses retours, ses critiques puis l’opinion et l’avis de monsieur-tout-le-monde donne le la.
Ensuite les développeurs corrigent, améliorent, transforment pour coller au plus prêt des envies et des doutes de ces gentils pionniers. 
Mais contrairement à la plupart des personnes composant ce panel, Olivia refusa la première fois.
Pour couvrir tous les impératifs du protocole, les individus qui n’ont pas l’habitude de ce type de produits sont indispensables.
C’est pour cette raison que les boss tenaient à l’avoir dans le groupe, on ne trouve plus que des geeks de nos jours.
Fabien, son copain de l’époque, lui força un peu la main.
J’imagine qu’il était un peu jaloux, avec seulement ses cinq ou six réseaux à gérer sur son smartphone –le syndrome du toujours plus.

C                                             
O                                             
N     M                                     
C     A                                      
@Andr0w : est I &  R   à Melbourne, 09:06 A.M. 09 Avr. 2026
L     R                                      
L      I                                      
I                                             
A                                             
N                                             
T                                             

Enfin, l’essentiel restait qu’elle avait accepté, livrant sa vie sur l’écran. Mon écran.
Après quelques jours de défiance –comme prévu dans le protocole– les semaines qui suivirent furent vraiment intenses.
Les testeurs eurent la chance de découvrir un monde neuf, un univers libre à explorer : celui de leurs propres émotions.
Être informé du moindre émoi en temps réel. Les identifier précisément, les provoquer ou encore les annuler.
Pouvez-vous imaginer cette sensation ? Troublante, excitante et unique. 
Cet outil ouvrait un tout nouveau champ d’exploration, la possibilité de se comprendre, mais surtout de se maitriser. 
Dominer ses peurs, ses envies, ses doutes, son enthousiasme ; la maitrise de l’acquis sur l’inné, le vieux fantasme de l’homme augmenté.
Une sorte de fièvre s’empara de tous les utilisateurs, sur la timeline on pouvait suivre des modifications extrêmes. 
Violentes, rapides et répétées.
Les statuts s’enchainaient avec des variations anormales, certains utilisateurs « musclaient » leurs affects, évacuaient l’imprévu. 
Pas tous bien sûr. 
Olivia appartenait à ces explorateurs des sens, se coupant elle aussi d’une partie de l’espèce humaine.
Masquant ses sentiments, en provoquant d’autres, je pouvais lire la désorientation totale de sa vie.
Sans jamais l’avoir rencontrée, je l’avais vu rire, souffrir, jouer, crier, souffler ou pleurer, se relaxer et être survoltée…
Le moindre battement de son cœur, le plus petit sursaut me plaisaient. Je sentais sa nostalgie, son flegme paisible.

I                             
T       N                                      
R       D                                      
@Andr0w : est &  É  à Melbourne, 09:44 A.M.. 09 Avr. 2026
S      C                                     
T       I                                     
E      S                                     

Fabien ne tarda pas à la quitter comme la plupart de ses amis –ou l’inverse. 
Les sujets devenaient solitaires, ne parvenait plus à socialiser normalement.
Impossible d’avoir des relations sociales classiques avec une telle lucidité sur ses propres sensations.
Coupés de leurs proches et d’une partie de la société, ils ne pouvaient que difficilement se réintégrer –oublier cette expérience.
Une majorité arrêta à ce stade, se débarrassant du bracelet ou supprimant leurs comptes pour reprendre le cours de leurs vies.
Puis il y eu ce suicide.
Une première dans le monde du social network ; une tragédie imputable à un « outil social ». 
La boite de Pandore tant espérée par les journalistes en mal de sujets.
Les actionnaires prirent peur, voulant stopper le projet : pas pour les cobayes, mais pour sauver leurs fesses.
N’étant pas encore sur le marché He@rter n’avait pas d’existence officielle, le nom de la boite fut étouffé.
Les infos glissaient leurs phrases clefs partout « réseaux sociaux nocifs », « substituts numériques » et « drame contemporain ».
Sans citer la marque ou le type d’outil, l’investigation aujourd’hui se limite à mettre en scène les dépêches des grandes agences. 
Les derniers utilisateurs d’He@rter ne semblaient pas au courant –on les préserva dans l’ignorance.
Personne dans l’équipe ne connaissait son identité.
La boite tenta de vendre l’installation à l’armée, à l’ASIS –l’Australian Secret Intelligence Service- ce serait toujours ça de gagné. 
L’ultra-fiabilité, ainsi que l’impossibilité de contrôler les publications faisait de cet outil le détecteur de mensonges parfait.
Les cobayes déjà en place ne restaient qu’à payer nos salaires et maintenir les serveurs en activité.
À ce moment-là, le compte d’Olivia ne publiait plus rien depuis des mois, je l’avais perdu : un compte inactif de plus.

E       R                                     
N       E                                     
G       M                                     
@Andr0w : est O   à Melbourne, 10:11 A.M.. 09 Avr. 2026
U       N                                     
R       T                                     
D       É                                     
I                                              

Ce moment correspond à l’activation de mon propre compte. La pulsion de mettre le bracelet et pouvoir vivre ce qu’elle avait vécu.
Connecté, je m’aperçus que j’étais loin d’avoir eu l’idée le premier, une grande partie des comptes étaient nouveaux.
J’ai parfois des accès de paranoïa où j’imagine que c’est ce qu’ils souhaitaient depuis le début.
Qu’une seconde génération nourrie des erreurs de la première améliore et remplace les cobayes déficients.
Force est d’avouer que les nouveaux arrivants s’en sortaient mieux, avec l’expérience des précédents comptes, je gérais.
En décembre 2014, après plusieurs tentatives infructueuses on liquida la boite, licencia les employés.
Je pris la décision stupide de transférer assez de matériel informatique dans mon salon pour faire tourner un serveur et l’algorithme.
J’assumais, seul, la pérennité du réseau pour poursuivre ma quête.
Guettant les traces d’Olivia, j’échangeais avec mes semblables. Acceptant ce statut étrange de spécialiste des émotions.
Je fis tout pour garder mon job, assurant le confort matériel et les besoins élémentaires, mais ma vraie vie était en ligne.

@Andr0w : a ajouté une photo à Melbourne, 10:20 A.M. 09 Avr. 2026

Loin de devenir fou, de projeter de tuer des inconnus au hasard, j’y trouvais une sorte d’accomplissement.
Intime, secret, ce réseau m’apparaissait comme un mystère agréable, un refuge après le quotidien épuisant.
Mon seul regret : avoir laissé s’échapper l’amour de ma vie ; mais le scénario bancal d’une série télé me donna la clef.
Je fis circuler la rumeur d’une récompense pour tous les anciens porteurs de bracelets He@rter qui se reconnectaient.
Un dernier bonus individuel, pour solder l’échec de ce réseau mort-né et réparer les torts causés. 
Du vent évidemment.
Petit à petit, les anciens utilisateurs se reconnaitraient ; beaucoup émettaient des messages de frustrations, d’énervement.
Les gogos mordaient à l’hameçon mais pas d’Olivia.
Au bout de plusieurs mois de recherches j’en suis venu à me demander si je ne l’avais pas rêvé. 
Ai-je une preuve de son existence ?
De moins en moins de messages, d’activités ; les utilisateurs désertaient He@rter faute de récompense promise –ou de temps.
Nous n’étions plus qu’une quinzaine –tenaces, motivées, créant un réseau à notre image ces dernières années.
Nous avons réussi à lister et identifier presque tous les utilisateurs.
Aujourd’hui, un peu tard, je me décide enfin à raconter cette histoire que tu connais déjà. 
Car je crois, non je sais, que tu as toujours été là.

L                            
É      I                                     
@Andr0w : est M B   à Melbourne, 10:38 A.M. 09 Avr. 2026
U     É                                    
R                            
É                            

@Andr0w : vous a envoyé un message privé depuis Melbourne, 10:39 A.M. 09 Avr. 2026
Olivia ? J’ai presque retrouvé tout le monde, réponds moi.

@Andr0w : vous a envoyé un message privé depuis Melbourne, 11:20 P.M. 10 Avr. 2026
Ce ne peut être que toi. L’autre possibilité m’est insupportable.

D                            
C      É                                    
O      S                                    
@Andr0w : est N A  à Melbourne, 05:02 P.M. 21 Avr. 2026
F      B                                   
U      U                                   
S      S                                   
É                           

@Andr0w : est déconnecté de son bracelet He@rter® à Melbourne, 05:37 P.M. 21 Avr. 2026

@Andr0w : vous a désigné comme administrateur depuis Melbourne, 05:39 P.M. 21 Avr. 2026

@Andr0w : vous a transféré la base de donnée H. depuis Melbourne, 05:51 P.M. 21 Avr. 2026

@Andr0w : a supprimé son compte depuis Melbourne, 05:53 P.M. 21 Avr. 2026






© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014




jeudi 13 novembre 2014

Travail de nuit, novembre 2014 : Nous n’étions pas la proie des flammes, nous étions les flammes...

Travail de nuit

Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.



Nous n’étions pas la proie des flammes, nous étions les flammes...



Nous passions une grande partie de notre temps à boire des cafés noirs, sans sucre, dégueulasses, au fond de la salle de pause. Par jeu -ou défi- Léa s’obstinait à compter les heures en dehors et à l’intérieur de cette pièce, les justifiant par la création de tracts et affiches syndicales. Depuis son embauche, elle en comptabilisait plus que tous les étudiants de mai soixante-huit réunis. Si ses affichettes attiraient tant le regard, c’est que le groupe allait de plus en plus mal, les différentes directions usaient de tous les moyens pour dissuader les nouveaux d’y rentrer. Toute personne désirant y adhérer raflait, dès le lendemain, des pires horaires. Et pas question de tenter pour un cdd, leurs contrats ne se prolongeaient jamais dans ces cas-là. Les membres se réunissaient informellement toutes les quatre-cinq heures, créant cette double dynamique de répression et d’envie parmi les employés du magasin. Derrière nos caisses ou nos rayons, nous devenions tour à tour cibles, poudre et canons. Dans cette guerre d’usure, nous n’étions que les perdants. À cette époque je n’avais pas ma carte pourtant je côtoyais les membres actifs et assistais à quelques réunions en qualité d’invitée. Nous ne sortions pas ensemble, mais déjà, entre Léa et moi une forte complicité me poussait à adopter son emploi du temps et me donnait la force de résister à la pression d’en haut. Combien de fois je dus partir humiliée, sommée de retourner à mon poste. Suinter ce gout d’inutile, lors des débrayages soudée à ma caisse, lançant des œillades de soutien. Je n’envisageais pas de rentrer parmi eux, cette situation à distance me convenait bien.

N’étions pas ensemble depuis deux mois qu’elle démissionna de ses fonctions. Une envie, un besoin. Ce fut là son unique explication. Nous n’en reparlâmes plus. Chaque matin je me pointais au magasin, passais dire bonjour, elle en faisait de même : devenue une membre non officielle de la cellule syndicale. Il lui arrivait de se faire jeter dehors, de recevoir des avertissements ; un temps puis le comité de direction, qui avait changé quatre fois depuis le premier incident décida de laisser couler. M’éloignant de cette salle de pause offshore et de ses activités, je fermais les yeux sur cette situation grotesque pour ne pas mettre en péril notre relation.  Nous faisions notre job point. Nous n’en parlions plus capitalisant sur notre bonheur quotidien ou sur nos épreuves communes ; nous abrutissant dans ce désert paisible où nous vivions en paix.

© Daniel Lamboley


Pas encore ! J’étouffais ce cri dans un hoquet. À nouveau brulée. Se contorsionnant devant la glace de la salle de bain Léa appliquait de grandes tartines de pommade sur une peau violacée, noire par endroits. En voyant ma surprise son visage se durcit, masque terrible, emprisonnant sa personnalité. Cet autre cruel me renvoya chez moi avec mes questions et ma terreur. Encore une fois, au milieu de la nuit, je pris mes affaires et détalai. Devenues fréquentes, ces blessures m’inquiétaient. Elle, cajolante ou menaçante justifiait de manière bancale ses brulures toutes fraiches. Elle rit une seule fois, j’avouais avoir imaginé sa participation dans les incendies de plusieurs magasins et de fournisseurs de la chaine, ces derniers mois. Ce ne pouvait pas être elle, j’étais son alibi à chaque incident, elle n’était pas sortie de mon champ de vision. Et chaque semaine, ce cirque recommençait. La solution, simple, évidente, m’apparut une après-midi. Il suffisait que je devienne syndiqué pour comprendre ce qui se tramait là-bas. Sa démission, ses retours épisodiques. Il devait forcément y avoir un lien. Léa ne serait pas ravie de cette mission secrète, mais avais-je le choix ?

La décision ne fut pas heureuse, je la perdis avec ma relative tranquillité salariale.  Si Léa avait rompu dès ce moment me laissant seule avec mes questions, je n’avais pas le temps de m’apitoyer sur mon sort : écopant des horaires de nuits, des dimanches et de la corvée de recomptage de caisse presque tous les soirs. Aux réunions, rien d’excitant. Café, pauses clopes, longues discussions, ragots et courtes sollicitations de collègues dans la mouise et retour à la machine. Je ne la croisais que de temps en temps, évitant son secteur et les heures où elle pouvait passer avec pour seul lien, les affiches qu’elle continuait à imprimer dans son coin. Collages, peintures, devenues de véritables œuvres éphémères, certains employés en venaient à les collectionner.

Proie facile, favorite de la chef de caisse ; elle me réservait les derniers clients. Me proposait de rester à l’accueil pour m’occuper des non-remboursements, de me faire insulter, et me suggérait de terminer tard le soir pour être sûr que je serais prête le lendemain très tôt. Après avoir bipé conserves, barbaque, sucreries, shampooings et alcools en tous genres, six heures d’affilée, on ne fait plus attention aux détails. Les musclent gardent, longtemps après, le souvenir de ces mouvements répétitifs qui nous suivent jusque dans la nuit. Les journées finissent par se ressembler toutes, fusionnant au profit d’une longue et même suite d’heure sous les néons glaçants. À chaque personne que je croisais, le doute revenait. On se dit bonjour à nouveau, mais peut être que nous nous sommes déjà vus ce matin. Ou hier, cela ne change rien. Ce jour était sans fin et les nuits trop courtes. Je payais cher, ces rares moments d’investigations où Léa m’évitait.

Des jours comme ceux-là, j’en vivais cinq par semaine, autant vous dire que je passais mon temps à déambuler dans les allées vides, les rayons en cours de remplissage. Sous l’œil vigilant des caméras de sécurité, le magasin était devenu mien. Entre les derniers recomptages de caisses et les mises en rayons tardives, je jouissais entièrement de la salle de pause, prenant mes aises avec l’univers de Léa. Je parcourais les comptes rendus de réunions, les notes oubliées dans les tiroirs, les tracts, tout ce qui pourrait me donner un indice. En fin de compte, rien de très intéressant. Au bout de la cinquième semaine, je forçais son casier.

Flammes, fumées, incendies, des dizaines de petits tableaux représentaient des bâtiments carbonisés ou en train de griller. Toute une collection d’aquarelles irradiantes qu’elle conservait cachée là, loin de son appartement, où personne n’avait pensé à chercher. Je sortais mon téléphone pour les photographier une à une, mais je pressentais déjà qu’elles avaient un rapport avec les incendies de ces derniers mois. À chaque nouvel incident, même anodin, glané sur les pages actu du web je trouvais dans ces photos le tableau qui correspondait.

Nous approchions des fêtes et la cadence au magasin accéléra. J’arrivais difficilement à me ménager du temps pour mes investigations. Pourtant, malgré ma surveillance discrète, les sabotages cessèrent complètement. Bien qu’impossible de les quantifier, l’absence d’alertes mail sur mon téléphone, la fin des ragots liés aux flammes dans les conversations et l’absence de Léa aux réunions me paraissait convaincante. Je prenais le temps de surveiller son casier de temps à autre, mais Léa avait déménagé toutes ses affaires, je devais aller chez elle pour vérifier. Entrer par effraction, c’était autre chose que de forcer un vestiaire, mais qu’importe, je n’étais plus un être humain ces derniers temps à force de passer ma vie à biper et encaisser. Réfléchir était bien au-dessus de mes moyens.


Étions-nous vraiment si différentes ? Beaucoup d’objets, sa manière de ranger me rappelaient mon propre appartement. Mais je ne pouvais pas m’enorgueillir de posséder autant de toiles que Léa, une partie du salon et de la chambre débordait de tableaux. Huiles, aquarelles, fusains j’en reconnaissais beaucoup, mais je ne voyais pas les incendiaires parmi elles. Le temps passait et je craignais qu’elle rentre à tout instant, je cherchais plus vite déplaçant livres et vêtements, ouvrants les placards à deux mains. Rien dans la chambre, dans la cuisine ou dans le salon. Je sursautais à chaque porte qui claquait dans la cage d’escalier, rien la salle de bains, les toilettes et l’entrée. L’heure avançait et je n’avais rien, je fis le tour une dernière fois et je repérais la clef de la cave. Je descendis dans le hall en sautant une marche sur trois. Au sous-sol, j’essayais les différentes serrures et trouvais enfin. Elles étaient là. Certaines emballées, d’autres inachevées, il fallait faire vite. Sur une toile en cours je pris un pinceau et dessinais du mieux que je pouvais le logo ainsi que quelques détails propres au magasin et je remontais poser la clef. Avec pour preuve, un supermarché en flamme elle ne pourrait plus se défiler. Je filais au boulot attendre que la tragédie se produise.


Les heures passaient et aucune alarme ne retentit. Je guettais le moindre mouvement inhabituel dans la démarche de la clientèle ou dans le regard fatigué des vigiles. À la pause, je fis le tour du parking et du local à poubelle, mais rien n’allait se produire ce soir ; réfléchissant à quelle pouvait être mon erreur, je revins à la salle de pause prendre un café. Les autres faisaient également la tête, espéraient-ils que tout brule eux aussi, que Léa arrive et que tout soit comme avant ? Non, ils avaient le regard fuyant, ils s’éloignaient, à croire que la meute sait d’instinct quand l’un des siens a violé un tabou. Je m’écartais, avec l’envie de vomir. Luc s’approcha doucement, il sentait que j’étais à cran. En s’exprimant avec une lenteur inhabituelle, il transpirait des mots qui n’avaient pas de sens. De plus en plus prêt de mon visage, il répétait cette phrase à propos d’accident ; les autres me regardaient avec peur, ne disant rien. Je compris soudain qu’il parlait de Léa.

Flammes noircies par l’incendie, la peinture gigantesque captivait le regard. Parodie de réalité, les pompiers et la police étaient encore en train de fixer les énormes langues de feu peintes sur les murs de la cave, quand j’arrivais enfin. Une grande partie du bâtiment avait brulé, asphyxiant une dizaine d’habitants des étages inférieurs. Luc m’avait prévenu, mais je voulais voir. J’approchais du camion et on me montra le corps. Je ne pleurais plus, ses membres noircis me renvoyaient l’image d’une autre, Léa riant, Léa peignant, Léa buvant son café. Ce n’était plus elle mais une image figée, un double raté. Je pris mes distances avec l’agitation et rentrais chez moi son matériel de peinture sous le bras. Après ça, je pourrais bien supporter quelques brulures de plus.

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© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014