dimanche 10 août 2014

Travail de nuit, août 2014 : Noir & jaune, soleil


Travail de nuit
Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.

Noir & jaune, soleil


Nouveau, Carl partageait son temps entre l’entrepôt principal et le quai de déchargement. Des centaines de cartons à manipuler chaque jour, dans un sens comme dans l’autre. Éternel recommencement, un monde interchangeable et remplaçable. Ne pas trouver de boulot intéressant ne l’étonnait plus à force, mais les missions d’interim se succédaient sans déboucher sur du solide. Il en regrettait presque d’avoir quitté la ferme familiale. Le travail de docker, lui permettait au moins d’être au clame et de brûler une cigarette de temps en temps. 
Il terminait de décharger la commande de la matinée, quand un type des bureaux, cravate rayée et costard bleu, largua près d’un conteneur un petit appareil noir et jaune. 

- Tu peux le prendre si tu veux, lui avait lancé le gars.
- Non c’est bon.
Il se remit au travail. Un univers de cartons et de palettes qui s’accumulaient sans fin.
Après avoir pointé, enlevé ses gants et délacé ses chaussures de sécurité, toute la fatigue et la pesanteur de cette journée s’évaporèrent en un instant devant le machin noir et jaune qui se trouvait dans son casier. Carl vérifia que personne n’était dans le vestiaire et regarda l’objet de plus près. En dehors d’un orifice jaune, d’un autocollant déchiré où ne subsistaient que les mots –EXPOSITION, PAR, INVI- la boite était vide, creuse, absurde. Carl se changea en silence, l’œil rivé sur l’objet. Son esprit se perdait doucement dans le soleil qui enchâssait le trou.
Carl attrapa la boite et repéra un mot accroché sous la plaque –fais-le. «  Demain, je demanderai à Charly le nom des abrutis qui pratiquent ce genre de bizutage »  médita Carl. Puis mit ses écouteurs, lança la musique, et Bob Dylan prit toute la place de ses pensées. Avant de refermer son casier, il céda à une pulsion ridicule et enfonça son doigt dans l’ouverture.
Une légère décharge le secoua.
 


© Daniel Lamboley






Bang. Bang. Bang. Bang. Bang.
Le son rebondit dans l’entrepôt plusieurs fois après l’immobilisation de l’acier. Le bruit de la barre métallique résonna encore un moment dans l’air.
- Ça va mon vieux, grogna Charly, en sortant péniblement de son bureau.
- Ouais merci. Mal dormi. Je n’ai pas arrêté de faire des rêves débiles, marmonna Carl en pliant les genoux, cauchemars à rallonges.
- En tout cas, tu tiens la forme mon grand, lui lança l’homme aux béquilles.
Les paroles du chef d’atelier remontèrent jusqu'à son cerveau et il se vit debout avec trente kilos d’acier dans les bras. Un exploit qui lui avait demandé autant d’effort que de soulever son bol de café ce matin.
Bang. À nouveau, la claque sonore. Violente. Et le roulis mécanique du tube qui tombe en écho sur le béton dépouillé. Carl ressentit la surprise comme un aiguillon dans la poitrine, ses muscles ne répondaient plus. La transpiration lui brouillait la vue, il sortit et rampa jusqu’aux chiottes. 
La faïence froide lui brulait le menton, ses yeux cherchaient à éviter le reflet sordide que lui renvoyait l’eau de la cuvette. Sa tentative de se redresser se solda par une gerbe de bile. Encore irrégulier, son souffle ne lui permettait pas de se relever. Et allongé sur le carrelage souillé, dans sa forteresse de solitude, l’homme focalisait ses pensées vers le lavabo derrière lui. Une partie de son esprit le bombardait d’images insupportables de monstres, mais il refusait de se laisser glisser vers la facilité. La folie. Il se calma par saccades.
Autour de neuf heures, Charly dénicha son collègue, immobiles face à la glace des toilettes, le tee-shirt et le visage trempés. Ses poignets, ses mains étaient rouge vif. Presque à sang. Le vieux chef d’atelier observa Carl une minute et lui offrit une cigarette. Assis sur les lavabos les deux hommes fumaient en silence, laissant leurs pensées s’échapper dans la boucane. 


- Rien non plus, au deuxième étage. Personne ne reconnait le gars à la cravate rayée, grogna Carl dans le combiné, encore moins l’objet en photo
Charly tenta de le rassurer, il raccrocha. À travers le tissu de la poche, ses doigts pincèrent cruellement sa cuisse. Rien ne bougea dans l’univers, excepté l’aiguille de sa montre : treize heures, la pause déj se terminait là. Retour en bas. Carl noya ses ruminations dans l’effort, le travail répétitif avait ça pour lui. « La fatigue est ivresse des pauvres » se répétait Carl comme un mantra.
Camion. Chariot élévateur. Palettes. Diable. Cartons. Étagères. Un refrain simple, catégorique. Camion. Chariot élévateur. Palettes. Diable. Cartons. Étagères. Cette journée pourrie sera vite terminée. Camion. Chariot élévateur. Palettes. Diable. Cartons. Sang.
Sang ? Sur le carton, les gants, le sol, un liquide brun collait partout. Carl porta une main à son visage, une auréole rouge tacha ses doigts.  De grosses gouttes s’écoulaient par ses narines. Il se dirigea vers le bureau du chef d’atelier, mais le temps d’y arriver, le débit s’était calmé. Pas un bruit ne résonnait dans l’entrepôt. Carl, debout contre la paroi en verre dépolie de l’entrée, gardait la tête en arrière. Il but un coup d’eau et remit ses gants. Se pencha, empoigna un carton et le posa sur l’étagère. Puis un autre et un autre. Au quatrième, les saignements recommencèrent. Il s’arrêta, reparti vers le bureau, plus rien. Carl regarda les cartons avec dégoût.
Armée d’un cutter, la main qui n’obstruait pas son nez coupa l’emballage. Toute une gamme de bricoles pour gamines, perles colorées, joyaux en simili et petites pierres vertes débordait de la boite dans de petits sacs plastiques. Du toc. Un coup de pied fit voler en éclat la verroterie. Un feu d’artifice de plastiques et de couleurs retombait sur le sol froid du hangar. Longtemps, il regarda rouler les inoffensives billes vertes.
- Un cancer. Ce truc m’a refilé une saloperie de cancer ou quoi, gémis Carl en quittant l’atelier.

« En pleine forme avait souligné le doc, une santé de fer. Ça, et deux aiguilles cassées à la prise de sang » ruminait le docker. Soulagé et tendu en sortant de l’hôpital, Carl se massait le cou. « Pas de trace de cancer ou de tumeur, pas même un petit rhume. » Un camion gronda derrière lui. En montant les escaliers de son immeuble, il choisit de ne rien dire à Louise ce soir-là. 


- Viré ?
- Je suis navré Carl, votre période d’essai se termine, annonça avec douceur Mlle Frost, la responsable des Ressources humaines.
- Vous ne pouvez…
- …pas abréger votre contrat ? Après une dégradation de marchandise et un abandon de poste comme celui d’hier, selon le Code du travail, nous pouvons tout, Monsieur Klent.
Troublante, à chaque fois, cette femme séduisante avait le chic pour percer ses pensées et devancer ses propres paroles.
- Il n’y a rien de sorcier, elle marqua une pause, ce n’est que la procédure.
Incapable de répliquer, il visa, méfiant, la créature en face de lui. Élégante, raffinée, sa mine patricienne ne cadrait pas avec le job. Bien que son talent de manipulatrice devait accomplir des merveilles à ce poste. Remarquant son embarras, elle se redressa avec grâce, rassembla ses cheveux en un chignon habilement négligé puis se rapprocha de lui :
- Je suis certaine que vous retrouverez très vite du travail.
L’espace d’un instant, Carl vit le reflet de l’homme encravaté dans les yeux glacés de la gestionnaire.

- On ne va pas se laisser faire, je vais en parler aux gars.
Le docker fixa le vieux chef d’atelier.
- C’est fini Charly. Je n‘ai pas assez d’ancienneté pour aller aux prudhommes. Le syndicat ne pourra rien pour moi.
Dans l’immensité de l’entrepôt, les deux hommes se sentaient à l’étroit. Ils se turent un moment. Ne pouvant traduire son soutien avec des mots Charly pressa l’épaule de son collègue. Comme une chorégraphie mainte fois répétée, Carl attrapa deux canettes et en envoya une à son ainé.
- Ça va Louise ?
- Impec’, elle bosse dur pour obtenir son diplôme, mais quelques rédactions sont déjà intéressées par ses papiers. On vient de lui commander un article sur les mesures d’austérités. Je dois avoir un journal dans mon casier qui… Le casier. La boite, je l’avais complètement zappée, si je pouvais…
Carl décolla, laissant un Charly pétrifié. Il fonça jusqu’aux vestiaires, ouvrit l’armoire en fer et eut l’impression d’un coup à l’estomac : plus rien.
- Tu n’en as plus besoin.
Il se retourna, le type de l’autre jour se tenait derrière lui, la boite métallique à ses pieds. L’homme souriait, détendu alors que l’air semblait vacillant autour de lui.
- Si tu cherches un nouveau boulot après ton préavis, je te promets un contrat, disons…attractif. Rien de bien méchant, affirma-t-il appuyant les derniers mots.
Magnétique, l’inconnu produisait les questions et les réponses devant un Carl médusé. Parfaitement à l’aise, l’homme se révélait pourtant décalé dans l’étroit vestiaire, comme si les casiers s’étaient rapprochés.
- Charles et les autres ne peuvent rien pour toi : Dame Précarité mange les pions à chaque partie, les noirs comme les blancs. Il n’y a que le Roi que l’on protège, en dépit du bon sens.
Il accompagna ses derniers mots d’un geste dans sa direction, imprimant au passage un creux démesuré dans l’une des armoires en fer. L’homme regarda le casier déformé puis Carl avec un air entendu.
- Les notions de bien et de mal sont réservées à ceux qui ont fait de l’ennui un luxe. Pas pour nous, articula-t-il en quittant la pièce.
La boite glissa derrière le mutant comme un aimant.



© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014







2 commentaires:

  1. Les "super"-pouvoirs comme issue possible à la crise.. c'est inattendu. ;) Pas de chômage pour les mutants! L'ambiance du travail dur et précaire est "super" bien rendue,(du vécu?) et les expressions comme:"Dame Précarité mange les pions.." font carton plein au hit des romans noirs de chez noir. En plus Bob Dylan en bande-son et puis Carl Klent comme blaze, c'est "super" rigolo!

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    1. The answer, my friend, is blowin’ in the wind
      Merci Stefan, venant d'un partisan des belles images comme toi, ces réflexions résonnent particulièrement.

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