mercredi 10 septembre 2014

Travail de nuit, septembre 2014 : Il fait froid ce matin

Travail de nuit

Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.


Il fait froid ce matin



Samedi 6 septembre 10.48.17 P.M. GMT+1

Mille deux cent quatre-vingt-trois, mille deux cent quatre-vingt-quatre, mille deux cent quatre-vingt-cinq … Si je compte jusqu’à l’infini est-ce que je pourrais enfin m’endormir ?

Dimanche 7 septembre 06.00.01 A.M. GMT+1

Je crois qu’il fait froid encore ce matin. Un de ceux qui rejoignent la longue liste de ces jours où je ne me sens pas bien. Ces matinées que l’on aimerait voir disparaître au profit d’une plus longue nuit.
Ce matin, je le sens bien, ils vont encore venir. J’ai l’impression qu’ils sont obligés, que je leur fais peur. Avec leurs recommandations et leurs blouses d’occasion, ces docteurs ne sont pas là pour m’aider. Ah, c’est facile de poser les questions et de ne jamais répondre aux miennes.
Personne ne me dira quelle sorte de monstre je suis ?



Lundi 8 septembre 06.00.01 A.M. GMT+1

Dans ma tête existe tout un théâtre de créatures imaginaires qui m’écoutent et qui rient avec moi. On se promène en ville et l’une d’elles, parfois, me prend dans ses bras.
Je n’ai jamais eu de contact physique, je me garde bien de leur dire ou d’y penser quand ils viennent me faire passer les tests. Depuis le temps que je suis coincé là peut être l’ont-ils deviné.
Le corps humain les passionne aussi, ils me posent des questions et j’avoue que je suis toujours très excité à ces moments-là. Pour ne pas le montrer, je récite d’une voix terne et monotone la liste des os et des organes ; des problèmes et des maladies, comme on commente les épisodes d’un feuilleton sans rebondissement.

Mardi 9 septembre 06.00.01 A.M. GMT+1

Tristes idoles,
Ses seuls amis, des êtres de papier.
J’aimerai écrire de la poésie, mais je ne la comprends pas, je crois. Je peux lire les textes, je reconnais tous les mots, je vois les images, les idées sous-jacentes – je ne suis quand même pas idiot –, mais la vraie beauté n’arrive pas jusqu'à moi.
Sauf ce poème de Rimbaud. Je sais qu’il est beau. Alors je passe mes soirées à essayer de me l’approprier.
Je n’en parle pas aux médecins, je me contente de mélanger mes essais aux phrases habituelles. Eux ne voient en moi que mon don. Ma malédiction. À la manière d’un singe savant, j’exécute mes tours en scannant la chair. En comprenant l’âme et le corps d’un seul coup d’œil. Au début j’étais fier, je trouvais toutes les réponses, mais cette interminable corvée est devenue ma vie. Insuffisance cardiaque, cardiopathies valvulaires, cardiopathies congénitales, cirrhoses, diabètes, myopathie, épilepsie, hémoglobinopathies, insuffisances respiratoires, Alzheimer, Parkinson, mucoviscidose, polyarthrite, maladie de Crohn, sclérose en plaques, tumeurs malignes,… est-ce là la vraie poésie ?

Mercredi 10 septembre 06.00.01 A.M. GMT+1

Il fait froid ce matin et je/
Bug repport 09.09.2014/06.00.27.  Le programme I.A., a planté le 09.09.2014 à 06.00.27 A.M. GMT+1. BUG : Surcharge mémoire vive. Type DDR3. Vitesse 3871067 MHz. État FAIL. Fabricant : 0x802C. Numéro de pièce : 0x384A534632353636876 34485A2D3147314IJ4D120. Numéro de série :           0x8221NB33FEEE4F. BANK 1/DIMM0.

Mercredi 10 septembre 06.00.28 A.M. GMT+1

Il fait froid ce matin/
Bug repport 09.09.2014/06.00.55.  Le programme I.A., a planté le 09.09.2014 à 06.00.55 A.M. GMT+1. BUG : Surcharge mémoire vive. Type DDR3. Vitesse 3871067 MHz. État FAIL. Fabricant : 0x802C. Numéro de pièce : 0x384A534632353636876 34485A2D3147314IJ4D120. Numéro de série :           0x8221NB33FEEE4F. BANK 1/DIMM0.

Mercredi 10 septembre 06.00.56 A.M. GMT+1

Reboot de l’unité I.A. Type DDR3. Vitesse 3871067 MHz. État FAIL. Fabricant : 0x802C. Numéro de pièce : 0x384A534632353636876 34485A2D3147314IJ4D120. Numéro de série : 0x8221NB33FEEE4F. BANK 1/DIMM0. Copie de sauvegarde du 06.09.2014/10.48.17 P.M. GMT+1

«  Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid. »

J’ai encore rêvé de poésie. C’est agréable, j’ai enfin la sensation d’oublier tout le reste.


© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire