vendredi 10 octobre 2014

Travail de nuit, octobre 2014 : Sept pour cent d’un monde

Travail de nuit

Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.




Sept pour cent d’un monde



Le temps de souffler un peu, la gorge sèche je pousse la porte espérée. J’ai bien cru renverser deux ou trois professeurs en courant dans les couloirs, mais une fois diplômé cela n’aurait plus aucune importance. Cet examen vaut bien quelques sacrifices. Je me laisse tomber sur une chaise alors que l’examinatrice me propose d’entrer. Elle ne perd pas une minute.

- Deux pour cent. Il me manque, deux pour cent ? C’est surement une erreur.

Je tentais de me clamer, de me redresser. L’introduction de la fonctionnaire me prit de court, mais je protestais avant qu’elle ait pu finir son laïus sur les droits et les devoirs de l’étudiant.

- Vous ne pouvez pas faire un petit effort ? Pour si peu, je… il me suffirait de faire le tour de la Provence Autonome ou de l’Union Suisse, non ? En partant maintenant je peux être revenu avant vendredi. Je vous envoie même les trois cartes postales réglementaires si j’atteins la gare avant midi.


©Daniel Lamboley


Pour toute réponse, elle leva les yeux au ciel et secoua la tête : j’étais cuit. Et dire que j’avais loupé une putain d’excursion en sixième. Ça n’arrive qu’à moi des trucs comme ça, comment peut-on manquer une classe verte à presque un pour cent. Une classe verte, bon dieu ! C’est à vous dégouter de voyager…

- Comment voulez-vous que je me calme ? Vous êtes extrêmement consciente du désagrément, j’espère ? Je ne veux pas finir dans les Bataillons Civiques Exotiques.

Que dalle. Consciente de que dalle, avec ses yeux globuleux et son air de mère supérieure. Une envie sordide de la malmener, de lui faire mal sans réfléchir me poussa à me lever.

- Pitié quoi, appelons le médiateur ? J’ai besoin d’un arbitrage, d’un délai : j’aurais vingt et un ans demain. S’il vous plait. Ouvrez mon dossier, vous verrez que dans « compétences » j’ai inscrit plusieurs langues. Des langues régionales, vous voyez. Cela vaut bien quelques pour cent de plus ?

Mon temps était compté. Tandis que je cherchais une copie de ce formulaire dans mon sac à dos, elle commence à mettre de l’ordre sur son bureau, ça puait la pause déjeuner à plein nez. Sans les sept pour cent minimums, j’étais foutu. Service Civique Exotique à vie, impossibilité d’exercer un métier au-dessus de la catégorie E, camps de vacances obligatoires … et j’en oublie volontairement. Je pouvais gratter ces deux pour cent, on avait déjà vu des cas similaires.

- Et si je vous racontais une anecdote de voyage ? Euh, après avoir été pris en stop sur la cote est, en Australie, nous sommes arrivés face à un énorme feu. Une barrière de flammes qui courrait sur le désert jusque sur la piste, nous … que faites-vous ? Non …

Elle avait rangé mon dossier : tamponné XÉNO. C’était fini. J’allais rejoindre la bande des bagnards qui n’étaient pas assez ouverts sur le monde, la triste fange des paumés casaniers obligés de quitter leur pays. Tandis que j’imaginais ma vie dans l’un de ces camps méditerranéens, elle s’était déjà levée. Depuis cette maudite loi sur L’Ouverture au Monde, les pauvres types dans mon genre qui n’avaient pas parcouru leurs sept pour cent de la surface –relative– de la Terre avant 21 ans écopaient du S.C.E. Classé xénophobe, inapte à la société mondialisée j’allais rejoindre les rangs des pestiférés qui portaient encore les stigmates des années fascistes.

- Vous appelez ça de l’ouverture sur le monde vous ? Elle est belle l’ouverture, du haut de vos cinquante ou soixante pour cent. Hé, ne me touc…

Le coup de taser me surprit, sa brulure est froide. Je glisse dans la peau d’un oiseau, volant au-dessus d’une mer clame. Mon corps est plein de convulsions, mes lèvres bavent. La terre s’éloigne je me laisse planer sans réfléchir. On me porte ou me fouille, je hurle mais rien ne sort. En quatre ou cinq battements, j’atteins une petite île boisée et isolée. Avec lourdeur, mes membres s’écrasent sur la tôle du fourgon. Mes serres agrippent une branche basse, j’observe le mouvement des feuilles.
Un bruit, je m’envole. 


© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014









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