jeudi 13 novembre 2014

Travail de nuit, novembre 2014 : Nous n’étions pas la proie des flammes, nous étions les flammes...

Travail de nuit

Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.



Nous n’étions pas la proie des flammes, nous étions les flammes...



Nous passions une grande partie de notre temps à boire des cafés noirs, sans sucre, dégueulasses, au fond de la salle de pause. Par jeu -ou défi- Léa s’obstinait à compter les heures en dehors et à l’intérieur de cette pièce, les justifiant par la création de tracts et affiches syndicales. Depuis son embauche, elle en comptabilisait plus que tous les étudiants de mai soixante-huit réunis. Si ses affichettes attiraient tant le regard, c’est que le groupe allait de plus en plus mal, les différentes directions usaient de tous les moyens pour dissuader les nouveaux d’y rentrer. Toute personne désirant y adhérer raflait, dès le lendemain, des pires horaires. Et pas question de tenter pour un cdd, leurs contrats ne se prolongeaient jamais dans ces cas-là. Les membres se réunissaient informellement toutes les quatre-cinq heures, créant cette double dynamique de répression et d’envie parmi les employés du magasin. Derrière nos caisses ou nos rayons, nous devenions tour à tour cibles, poudre et canons. Dans cette guerre d’usure, nous n’étions que les perdants. À cette époque je n’avais pas ma carte pourtant je côtoyais les membres actifs et assistais à quelques réunions en qualité d’invitée. Nous ne sortions pas ensemble, mais déjà, entre Léa et moi une forte complicité me poussait à adopter son emploi du temps et me donnait la force de résister à la pression d’en haut. Combien de fois je dus partir humiliée, sommée de retourner à mon poste. Suinter ce gout d’inutile, lors des débrayages soudée à ma caisse, lançant des œillades de soutien. Je n’envisageais pas de rentrer parmi eux, cette situation à distance me convenait bien.

N’étions pas ensemble depuis deux mois qu’elle démissionna de ses fonctions. Une envie, un besoin. Ce fut là son unique explication. Nous n’en reparlâmes plus. Chaque matin je me pointais au magasin, passais dire bonjour, elle en faisait de même : devenue une membre non officielle de la cellule syndicale. Il lui arrivait de se faire jeter dehors, de recevoir des avertissements ; un temps puis le comité de direction, qui avait changé quatre fois depuis le premier incident décida de laisser couler. M’éloignant de cette salle de pause offshore et de ses activités, je fermais les yeux sur cette situation grotesque pour ne pas mettre en péril notre relation.  Nous faisions notre job point. Nous n’en parlions plus capitalisant sur notre bonheur quotidien ou sur nos épreuves communes ; nous abrutissant dans ce désert paisible où nous vivions en paix.

© Daniel Lamboley


Pas encore ! J’étouffais ce cri dans un hoquet. À nouveau brulée. Se contorsionnant devant la glace de la salle de bain Léa appliquait de grandes tartines de pommade sur une peau violacée, noire par endroits. En voyant ma surprise son visage se durcit, masque terrible, emprisonnant sa personnalité. Cet autre cruel me renvoya chez moi avec mes questions et ma terreur. Encore une fois, au milieu de la nuit, je pris mes affaires et détalai. Devenues fréquentes, ces blessures m’inquiétaient. Elle, cajolante ou menaçante justifiait de manière bancale ses brulures toutes fraiches. Elle rit une seule fois, j’avouais avoir imaginé sa participation dans les incendies de plusieurs magasins et de fournisseurs de la chaine, ces derniers mois. Ce ne pouvait pas être elle, j’étais son alibi à chaque incident, elle n’était pas sortie de mon champ de vision. Et chaque semaine, ce cirque recommençait. La solution, simple, évidente, m’apparut une après-midi. Il suffisait que je devienne syndiqué pour comprendre ce qui se tramait là-bas. Sa démission, ses retours épisodiques. Il devait forcément y avoir un lien. Léa ne serait pas ravie de cette mission secrète, mais avais-je le choix ?

La décision ne fut pas heureuse, je la perdis avec ma relative tranquillité salariale.  Si Léa avait rompu dès ce moment me laissant seule avec mes questions, je n’avais pas le temps de m’apitoyer sur mon sort : écopant des horaires de nuits, des dimanches et de la corvée de recomptage de caisse presque tous les soirs. Aux réunions, rien d’excitant. Café, pauses clopes, longues discussions, ragots et courtes sollicitations de collègues dans la mouise et retour à la machine. Je ne la croisais que de temps en temps, évitant son secteur et les heures où elle pouvait passer avec pour seul lien, les affiches qu’elle continuait à imprimer dans son coin. Collages, peintures, devenues de véritables œuvres éphémères, certains employés en venaient à les collectionner.

Proie facile, favorite de la chef de caisse ; elle me réservait les derniers clients. Me proposait de rester à l’accueil pour m’occuper des non-remboursements, de me faire insulter, et me suggérait de terminer tard le soir pour être sûr que je serais prête le lendemain très tôt. Après avoir bipé conserves, barbaque, sucreries, shampooings et alcools en tous genres, six heures d’affilée, on ne fait plus attention aux détails. Les musclent gardent, longtemps après, le souvenir de ces mouvements répétitifs qui nous suivent jusque dans la nuit. Les journées finissent par se ressembler toutes, fusionnant au profit d’une longue et même suite d’heure sous les néons glaçants. À chaque personne que je croisais, le doute revenait. On se dit bonjour à nouveau, mais peut être que nous nous sommes déjà vus ce matin. Ou hier, cela ne change rien. Ce jour était sans fin et les nuits trop courtes. Je payais cher, ces rares moments d’investigations où Léa m’évitait.

Des jours comme ceux-là, j’en vivais cinq par semaine, autant vous dire que je passais mon temps à déambuler dans les allées vides, les rayons en cours de remplissage. Sous l’œil vigilant des caméras de sécurité, le magasin était devenu mien. Entre les derniers recomptages de caisses et les mises en rayons tardives, je jouissais entièrement de la salle de pause, prenant mes aises avec l’univers de Léa. Je parcourais les comptes rendus de réunions, les notes oubliées dans les tiroirs, les tracts, tout ce qui pourrait me donner un indice. En fin de compte, rien de très intéressant. Au bout de la cinquième semaine, je forçais son casier.

Flammes, fumées, incendies, des dizaines de petits tableaux représentaient des bâtiments carbonisés ou en train de griller. Toute une collection d’aquarelles irradiantes qu’elle conservait cachée là, loin de son appartement, où personne n’avait pensé à chercher. Je sortais mon téléphone pour les photographier une à une, mais je pressentais déjà qu’elles avaient un rapport avec les incendies de ces derniers mois. À chaque nouvel incident, même anodin, glané sur les pages actu du web je trouvais dans ces photos le tableau qui correspondait.

Nous approchions des fêtes et la cadence au magasin accéléra. J’arrivais difficilement à me ménager du temps pour mes investigations. Pourtant, malgré ma surveillance discrète, les sabotages cessèrent complètement. Bien qu’impossible de les quantifier, l’absence d’alertes mail sur mon téléphone, la fin des ragots liés aux flammes dans les conversations et l’absence de Léa aux réunions me paraissait convaincante. Je prenais le temps de surveiller son casier de temps à autre, mais Léa avait déménagé toutes ses affaires, je devais aller chez elle pour vérifier. Entrer par effraction, c’était autre chose que de forcer un vestiaire, mais qu’importe, je n’étais plus un être humain ces derniers temps à force de passer ma vie à biper et encaisser. Réfléchir était bien au-dessus de mes moyens.


Étions-nous vraiment si différentes ? Beaucoup d’objets, sa manière de ranger me rappelaient mon propre appartement. Mais je ne pouvais pas m’enorgueillir de posséder autant de toiles que Léa, une partie du salon et de la chambre débordait de tableaux. Huiles, aquarelles, fusains j’en reconnaissais beaucoup, mais je ne voyais pas les incendiaires parmi elles. Le temps passait et je craignais qu’elle rentre à tout instant, je cherchais plus vite déplaçant livres et vêtements, ouvrants les placards à deux mains. Rien dans la chambre, dans la cuisine ou dans le salon. Je sursautais à chaque porte qui claquait dans la cage d’escalier, rien la salle de bains, les toilettes et l’entrée. L’heure avançait et je n’avais rien, je fis le tour une dernière fois et je repérais la clef de la cave. Je descendis dans le hall en sautant une marche sur trois. Au sous-sol, j’essayais les différentes serrures et trouvais enfin. Elles étaient là. Certaines emballées, d’autres inachevées, il fallait faire vite. Sur une toile en cours je pris un pinceau et dessinais du mieux que je pouvais le logo ainsi que quelques détails propres au magasin et je remontais poser la clef. Avec pour preuve, un supermarché en flamme elle ne pourrait plus se défiler. Je filais au boulot attendre que la tragédie se produise.


Les heures passaient et aucune alarme ne retentit. Je guettais le moindre mouvement inhabituel dans la démarche de la clientèle ou dans le regard fatigué des vigiles. À la pause, je fis le tour du parking et du local à poubelle, mais rien n’allait se produire ce soir ; réfléchissant à quelle pouvait être mon erreur, je revins à la salle de pause prendre un café. Les autres faisaient également la tête, espéraient-ils que tout brule eux aussi, que Léa arrive et que tout soit comme avant ? Non, ils avaient le regard fuyant, ils s’éloignaient, à croire que la meute sait d’instinct quand l’un des siens a violé un tabou. Je m’écartais, avec l’envie de vomir. Luc s’approcha doucement, il sentait que j’étais à cran. En s’exprimant avec une lenteur inhabituelle, il transpirait des mots qui n’avaient pas de sens. De plus en plus prêt de mon visage, il répétait cette phrase à propos d’accident ; les autres me regardaient avec peur, ne disant rien. Je compris soudain qu’il parlait de Léa.

Flammes noircies par l’incendie, la peinture gigantesque captivait le regard. Parodie de réalité, les pompiers et la police étaient encore en train de fixer les énormes langues de feu peintes sur les murs de la cave, quand j’arrivais enfin. Une grande partie du bâtiment avait brulé, asphyxiant une dizaine d’habitants des étages inférieurs. Luc m’avait prévenu, mais je voulais voir. J’approchais du camion et on me montra le corps. Je ne pleurais plus, ses membres noircis me renvoyaient l’image d’une autre, Léa riant, Léa peignant, Léa buvant son café. Ce n’était plus elle mais une image figée, un double raté. Je pris mes distances avec l’agitation et rentrais chez moi son matériel de peinture sous le bras. Après ça, je pourrais bien supporter quelques brulures de plus.

...




© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014






1 commentaire:

  1. étrange et évocateur.. d'une réalité à la fois connue et mystérieuse. j'aime bien ne pas tout comprendre, entre les éléments (trop) réalistes du monde du travail et une autre, faite de peinture magique ou envoûtée.. et ce titre magnifique repris à chaque paragraphe!

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