mercredi 10 décembre 2014

Travail de nuit, décembre 2014 : L’histoire, tout le monde la connaît.

Travail de nuit

Tous les 10 du mois, c’est jour de paye. Une nouvelle inédite écrite à partir d’une photo, incitation visuelle, proposée par le photographe Daniel Lamboley.



L’histoire, tout le monde la connaît.


L’histoire, tout le monde la connaît : journaux, tv, sites internet,… n’ont de cesse de raconter ce bouleversement au cœur de nos sociétés.
« Blablabla, en une seule génération, blablabla, un changement des habitudes non comparable. Blablabla… »
Dans cette partie du monde, je ne connais personne qui n’utilise pas au moins l’un des trois réseaux les plus connus. 
Avec une dizaine d’entreprises qui cumulent 150 millions d’utilisateurs, la liste de leurs initiales couvre une bonne partie de l’alphabet.
Les réseaux sociaux ont envahi nos vies et changé pas mal de nos habitudes. Ok.
Je crois que ce type de réflexion montre à quel point personne n’était prêt au moment de la sortie d’He@rter.
Nous, concepteurs n’étions pas prêts ; les utilisateurs n’étaient pas prêts. L’être humain ne sera jamais prêt pour une absurdité pareille.
Comme pour les tweets, que vous avez sous les yeux, les internautes équipés d’un bracelet He@rter envoient des he@rts.
Notez que le système est conçu de telle sorte que les he@rts s’envoient tous seuls, sans confirmation, selon les émotions de l’utilisateur.
Automatique, la publication non contrôlée restait le seul moyen pour que le réseau ne soit pas mort-né pour cause de pudeur ou timidité.
Calés sur le pouls, la transpiration ou l’horripilation de la peau, les he@rts se divisent en huit cents émotions et sous-émotions. 
Chaque notification dévoile vos sentiments avec plus de justesse que vos propres mots si vous tentiez de les décrire à cet instant.
L’algorithme est capable d’identifier et de relever n’importe quel état mental ou bouleversement hormonal avec une fiabilité de 99,4%.
Sans surprises, on pouvait y ajouter la géolocalisation, la proximité avec un autre utilisateur ou une phrase de moins de 140 caractères. 
Bien sûr, avant toute mise sur le marché, les sociétés font appel à un panel de bêta testeurs. 
Un groupe de cobayes, volontaires pour se pourrir la vie et être les premiers à ressentir le besoin de l’inutile.
Parmi ces individus se trouvait Olivia.

©Daniel Lamboley

  p                              
É    R                                   

@Andr0w : est M & E à Melbourne, 08:40 A.M. 09 Avr. 2026
U    S                                   
                                      S                                                                  
É                            

Chacun fait ses retours, ses critiques puis l’opinion et l’avis de monsieur-tout-le-monde donne le la.
Ensuite les développeurs corrigent, améliorent, transforment pour coller au plus prêt des envies et des doutes de ces gentils pionniers. 
Mais contrairement à la plupart des personnes composant ce panel, Olivia refusa la première fois.
Pour couvrir tous les impératifs du protocole, les individus qui n’ont pas l’habitude de ce type de produits sont indispensables.
C’est pour cette raison que les boss tenaient à l’avoir dans le groupe, on ne trouve plus que des geeks de nos jours.
Fabien, son copain de l’époque, lui força un peu la main.
J’imagine qu’il était un peu jaloux, avec seulement ses cinq ou six réseaux à gérer sur son smartphone –le syndrome du toujours plus.

C                                             
O                                             
N     M                                     
C     A                                      
@Andr0w : est I &  R   à Melbourne, 09:06 A.M. 09 Avr. 2026
L     R                                      
L      I                                      
I                                             
A                                             
N                                             
T                                             

Enfin, l’essentiel restait qu’elle avait accepté, livrant sa vie sur l’écran. Mon écran.
Après quelques jours de défiance –comme prévu dans le protocole– les semaines qui suivirent furent vraiment intenses.
Les testeurs eurent la chance de découvrir un monde neuf, un univers libre à explorer : celui de leurs propres émotions.
Être informé du moindre émoi en temps réel. Les identifier précisément, les provoquer ou encore les annuler.
Pouvez-vous imaginer cette sensation ? Troublante, excitante et unique. 
Cet outil ouvrait un tout nouveau champ d’exploration, la possibilité de se comprendre, mais surtout de se maitriser. 
Dominer ses peurs, ses envies, ses doutes, son enthousiasme ; la maitrise de l’acquis sur l’inné, le vieux fantasme de l’homme augmenté.
Une sorte de fièvre s’empara de tous les utilisateurs, sur la timeline on pouvait suivre des modifications extrêmes. 
Violentes, rapides et répétées.
Les statuts s’enchainaient avec des variations anormales, certains utilisateurs « musclaient » leurs affects, évacuaient l’imprévu. 
Pas tous bien sûr. 
Olivia appartenait à ces explorateurs des sens, se coupant elle aussi d’une partie de l’espèce humaine.
Masquant ses sentiments, en provoquant d’autres, je pouvais lire la désorientation totale de sa vie.
Sans jamais l’avoir rencontrée, je l’avais vu rire, souffrir, jouer, crier, souffler ou pleurer, se relaxer et être survoltée…
Le moindre battement de son cœur, le plus petit sursaut me plaisaient. Je sentais sa nostalgie, son flegme paisible.

I                             
T       N                                      
R       D                                      
@Andr0w : est &  É  à Melbourne, 09:44 A.M.. 09 Avr. 2026
S      C                                     
T       I                                     
E      S                                     

Fabien ne tarda pas à la quitter comme la plupart de ses amis –ou l’inverse. 
Les sujets devenaient solitaires, ne parvenait plus à socialiser normalement.
Impossible d’avoir des relations sociales classiques avec une telle lucidité sur ses propres sensations.
Coupés de leurs proches et d’une partie de la société, ils ne pouvaient que difficilement se réintégrer –oublier cette expérience.
Une majorité arrêta à ce stade, se débarrassant du bracelet ou supprimant leurs comptes pour reprendre le cours de leurs vies.
Puis il y eu ce suicide.
Une première dans le monde du social network ; une tragédie imputable à un « outil social ». 
La boite de Pandore tant espérée par les journalistes en mal de sujets.
Les actionnaires prirent peur, voulant stopper le projet : pas pour les cobayes, mais pour sauver leurs fesses.
N’étant pas encore sur le marché He@rter n’avait pas d’existence officielle, le nom de la boite fut étouffé.
Les infos glissaient leurs phrases clefs partout « réseaux sociaux nocifs », « substituts numériques » et « drame contemporain ».
Sans citer la marque ou le type d’outil, l’investigation aujourd’hui se limite à mettre en scène les dépêches des grandes agences. 
Les derniers utilisateurs d’He@rter ne semblaient pas au courant –on les préserva dans l’ignorance.
Personne dans l’équipe ne connaissait son identité.
La boite tenta de vendre l’installation à l’armée, à l’ASIS –l’Australian Secret Intelligence Service- ce serait toujours ça de gagné. 
L’ultra-fiabilité, ainsi que l’impossibilité de contrôler les publications faisait de cet outil le détecteur de mensonges parfait.
Les cobayes déjà en place ne restaient qu’à payer nos salaires et maintenir les serveurs en activité.
À ce moment-là, le compte d’Olivia ne publiait plus rien depuis des mois, je l’avais perdu : un compte inactif de plus.

E       R                                     
N       E                                     
G       M                                     
@Andr0w : est O   à Melbourne, 10:11 A.M.. 09 Avr. 2026
U       N                                     
R       T                                     
D       É                                     
I                                              

Ce moment correspond à l’activation de mon propre compte. La pulsion de mettre le bracelet et pouvoir vivre ce qu’elle avait vécu.
Connecté, je m’aperçus que j’étais loin d’avoir eu l’idée le premier, une grande partie des comptes étaient nouveaux.
J’ai parfois des accès de paranoïa où j’imagine que c’est ce qu’ils souhaitaient depuis le début.
Qu’une seconde génération nourrie des erreurs de la première améliore et remplace les cobayes déficients.
Force est d’avouer que les nouveaux arrivants s’en sortaient mieux, avec l’expérience des précédents comptes, je gérais.
En décembre 2014, après plusieurs tentatives infructueuses on liquida la boite, licencia les employés.
Je pris la décision stupide de transférer assez de matériel informatique dans mon salon pour faire tourner un serveur et l’algorithme.
J’assumais, seul, la pérennité du réseau pour poursuivre ma quête.
Guettant les traces d’Olivia, j’échangeais avec mes semblables. Acceptant ce statut étrange de spécialiste des émotions.
Je fis tout pour garder mon job, assurant le confort matériel et les besoins élémentaires, mais ma vraie vie était en ligne.

@Andr0w : a ajouté une photo à Melbourne, 10:20 A.M. 09 Avr. 2026

Loin de devenir fou, de projeter de tuer des inconnus au hasard, j’y trouvais une sorte d’accomplissement.
Intime, secret, ce réseau m’apparaissait comme un mystère agréable, un refuge après le quotidien épuisant.
Mon seul regret : avoir laissé s’échapper l’amour de ma vie ; mais le scénario bancal d’une série télé me donna la clef.
Je fis circuler la rumeur d’une récompense pour tous les anciens porteurs de bracelets He@rter qui se reconnectaient.
Un dernier bonus individuel, pour solder l’échec de ce réseau mort-né et réparer les torts causés. 
Du vent évidemment.
Petit à petit, les anciens utilisateurs se reconnaitraient ; beaucoup émettaient des messages de frustrations, d’énervement.
Les gogos mordaient à l’hameçon mais pas d’Olivia.
Au bout de plusieurs mois de recherches j’en suis venu à me demander si je ne l’avais pas rêvé. 
Ai-je une preuve de son existence ?
De moins en moins de messages, d’activités ; les utilisateurs désertaient He@rter faute de récompense promise –ou de temps.
Nous n’étions plus qu’une quinzaine –tenaces, motivées, créant un réseau à notre image ces dernières années.
Nous avons réussi à lister et identifier presque tous les utilisateurs.
Aujourd’hui, un peu tard, je me décide enfin à raconter cette histoire que tu connais déjà. 
Car je crois, non je sais, que tu as toujours été là.

L                            
É      I                                     
@Andr0w : est M B   à Melbourne, 10:38 A.M. 09 Avr. 2026
U     É                                    
R                            
É                            

@Andr0w : vous a envoyé un message privé depuis Melbourne, 10:39 A.M. 09 Avr. 2026
Olivia ? J’ai presque retrouvé tout le monde, réponds moi.

@Andr0w : vous a envoyé un message privé depuis Melbourne, 11:20 P.M. 10 Avr. 2026
Ce ne peut être que toi. L’autre possibilité m’est insupportable.

D                            
C      É                                    
O      S                                    
@Andr0w : est N A  à Melbourne, 05:02 P.M. 21 Avr. 2026
F      B                                   
U      U                                   
S      S                                   
É                           

@Andr0w : est déconnecté de son bracelet He@rter® à Melbourne, 05:37 P.M. 21 Avr. 2026

@Andr0w : vous a désigné comme administrateur depuis Melbourne, 05:39 P.M. 21 Avr. 2026

@Andr0w : vous a transféré la base de donnée H. depuis Melbourne, 05:51 P.M. 21 Avr. 2026

@Andr0w : a supprimé son compte depuis Melbourne, 05:53 P.M. 21 Avr. 2026






© Thomas Mourier – photo © Daniel Lamboley, 2014




3 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  3. R........S
    A...et.. U....que tout ce travail de nuit fera un jour un excellent recueil de nouvelles!
    V.........R
    I

    RépondreSupprimer